Hamlet, Shakespeare, acte IV, scène VII

La REINE entre

Le ROI

Qu’est-ce donc, ma douce reine?

LA REINE

Un malheur marche sur les talons d’un autre, tant ils se suivent de près : votre sÅ“ur est noyée, Laertes.

LAERTES

Noyée!Oh!Où donc?

LA REINE

Il y a en travers d’un ruisseau un saule qui mire ses feuilles grises dans la glace du courant. C’est là qu’elle est venue, portant de fantasques guirlandes de renoncules, d’orties, de marguerites et de ces longues fleurs pourpres que les bergers licencieux nomment d’un nom plus grossier, mais que nos froides vierges appellent doigts d’hommes morts. Là, tandis qu’elle grimpait pour suspendre sa sauvage couronne aux rameaux inclinés, une branche envieuse s’est cassée, et tous ses trophées champêtres sont, comme elle, tombés dans le ruisseau en pleurs. Ses vêtements se sont étalés et l’ont soutenue un moment, nouvelle sirène, pendant qu’elle chantait des bribes de vieilles chansons, comme insensible à sa propre détresse, ou comme une créature naturellement formée pour cet élément. Mais cela n’a pu durer longtemps : ses vêtements, alourdis par ce qu’ils avaient bu, ont entraîné la pauvre malheureuse de son chant mélodieux à une mort fangeuse.

LAERTES

Hélas! elle est donc noyée?

LA REINE

Noyée, noyée.

LAERTES

Tu n’as déjà que trop d’eau, pauvre Ophélie; je retiendrai donc mes larmes… Et pourtant… (Il sanglote,)

Ophélie

John William Waterhouse, Ophélie, 1894.